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En général je n'utilise pas comme technique
d'interprétation la recherche dans ma m.é. d'un moment de ma vie
passé qui contienne l'émotion ou la sensation que je crois va
convenir à un moment de la vie du personnage comme justification à
une de ses actions. Quand je parle d'actions je le fais dans le
sens de Stanislavsky et de Grotowski. C'est-à-dire ce que
fais un personnage de manière consciente et volontaire vers un but
précis. Les actions constituent une partition pareille à celle d'un
musicien. Nous pouvons définir une émotion comme une série de
processus physiologiques (une vague d'énergie qui parcourt le
corps) exprimés physiquement et qui nous transforment.
L'introspection qui demande le travail directe
sur la m .e. pour aller chercher un état émotionnel me coupe de ce
qui se passe réellement avec l'autre, de ce qu'il me provoque et
qui génère chez moi je dirais une série de pulsions expressives
plus spontanées et vivantes que celles que cette introspection peut
m'apporter. L'introspection peut ralentir le tempo et briser le
rythme d'une scène ou d'une séquence parce que l'appel du souvenir,
choisi d'avance, qui déclenche un état émotionnel chez moi comme
justification à l'action du personnage dans le but d'être
vivant et crédible sur scène ou devant la caméra, cet appel
je disait, devient le point de concentration principal dans la
fragile interaction avec l'autre.
En fonction de quoi je vais décider à priori
d'une émotion ou d'une autre ?
Dans ce cas là le comédien travaille du point de
vu du passé du personnage parce qu'il cherche la motivation de son
action dans une émotion (qu'il faut « imaginer ») antérieure, et
non pas vers le futur : qu'est ce que je veux avec cette action
concrète que je fais.
Ma m.é. elle se déclenche d'une manière
spontanée. C'est le corps, bien entrainé et sensible, qui, dans le
mouvement expressif d'une action physique (un geste, un regard, une
caresse, un cri....) va générer une émotion inattendue et à
un moment inattendu et qui peut être raccroché à une expérience de
ma propre vie (bien évidemment cela ne m'arrive pas toujours).
L'image de ce moment personnel portée par la mémoire apparait dans
ma tête. C'est-à-dire ma m.é. fonctionne dans le mouvement et c'est
la conséquence de l'interaction avec l'autre ou avec
l'environnement, c'est la conséquence de mes actions et non pas la
cause. Il y a une confusion, à mon avis, dans l'art
dramatique : considérer l'émotion comme la cause de nos
actions et non pas comme la conséquence de nos actions. C'est comme
ça pour moi. Le corps est générateur d'émotions, des sensations,
d'actions, de réactions.
Je ne travaille pas pour me déclencher des
émotions pour me sentir vivant et crédible. Bien sur que je veux me
sentir vivant et crédible et toucher le cœur du
public.
Je travaille du point de vu de l'action : qu'est
ce que le personnage veut ? de quoi a-t-il besoin ? Qu'est qu'il
fait pour l'obtenir ? Comment je peux m'impliquer
personnellement ? Travailler du point de vu de l'action met en
cause le « si magique » de la première époque de
Stanislavsky (je crois). Stanislavsky pour exciter l'imagination
des comédiens se demandait : si j'étais dans les circonstances
du personnage, qu'est ce que je ferais ? Mais la réponse à
cette question est très difficile et c'est un a priori du
comportement du personnage. C'est très difficile parce que il nous
est presque impossible de savoir comment nous allons agir dans des
circonstances qui par exemple nous soient étrangères, qu'est que je
ferais si je découvre que ma femme m'est infidèle ? En
fonction de ma connaissance de moi je peux a priori décider que je
ferais ceci ou cela. Mais c'est bien possible que je me trompe.
Nous n'arrêtons pas de nous surprendre. Par contre le travail avec
l'action c'est différent et la question que je me pose pour exciter
mon imaginaire est : qu'est ce qu'il me faut pour agir comme
le personnage ? qu'est qui me fait agir comme le
personnage ? Et là je peux savoir me connaissant un
peu.
Prenons l'exemple de Woyzeck quand il arrive chez
lui affolé parce qu'il a encore eu des hallucinations. Ma première
préoccupation n'était pas de « découvrir » ses états émotionnels.
En fonction de quoi j'aurais pu décider s'il est en colère ou
triste ou craintif ou... Certains auteurs indiquent cela dans
les didascalies mais la plus part des fois je n'en tiens pas
compte. Je voulais découvrir dans l'interaction avec ma partenaire
ce que je voulais, ce dont j'avais besoin. (Je commence à
travailler toujours avec le texte appris par cœur comme
un perroquet). Une fois établi le cadre de la scène ma partenaire
et moi nous sommes lancés dans une improvisation. Au long des
répétitions j'ai découvert que je voulais être protégé, entouré par
les bras de Marie. Chaleur. C'était très concret. Je ne travaillais
pas à partir de la peur ou l'affolement ou un autre état émotionnel
présumé de Woyzeck. Je travaillais du point de vu de ce dont
j'avais besoin à ce moment là dans le cadre imaginaire de la scène.
Et de comme mon corps se comportait. C'est quelque chose qui me
touchait personnellement. J'étais conscient des évolutions de mon
corps que je laissais libre de répondre aux pulsions expressives
que la situation dramatique me provoquait. Et ma tête était là pour
valider ou pas. Ma tête faisait son travail de guide lointain.
Marie me rejetait et cela créait chez moi un besoin intense de la
toucher. Je pouvais analyser plus tard ces premières actions encore
incertaines, et travailler ensuite sur elles (pour ce travail
j'utilise souvent la technique de rêver) de manière à les rendre
plus précises à sentir dans mon corps qu'elles étaient vraies parce
qu'elles venaient de moi. Je travaillais dans le but de trouver, de
créer une action, une suite d'actions précises qui pouvaient être
la synthèse de tout ce qui était le monde de Woyzeck à chaque
instant dans la scène et cela dans l'esthétique que proposait le
m.s. comme un poète qui synthétise en une métaphore une pensée, une
émotion, une sensation. Ces actions devaient porter en elles toute
l'information de la vie interne de Woyzeck et devaient aussi
constituer un signe compréhensible pour le public. Il s'agissait
d'un travail subtil de recherche corporelle et vocale. Cette
manière de travailler les actions est très laborieuse et demande
beaucoup de temps. Pour faire un bon camembert il faut du
temps.
Un jour je me suis laissé tomber à genoux et
j'embrassais Marie par la taille mon oreille contre son ventre
regardant mon enfant qui dormait. Cette action je l'ai trouvé belle
et juste par rapport à mes besoins et elle se correspondait au
désespoir de Woyzeck et cela me calmais. A ce moment là j'avais des
souvenirs spontanés qui venaient dans ma tête. De souvenirs avec ma
mère, très concrets aussi, d'un jour où je m'étais blessé la main
avec un clou qui entrait dans mes chaires. J'avais 7 ans. Je me
suis souvenu de comment je suis allé vers ma mère et comment je me
suis mis à genoux pour qu'elle me vienne en aide. Ma mère est
restée froide me reprochant du haut de son regard le fait d'avoir
touché à des outils dangereux. Ce souvenir là je l'avais oublié et
je l'ai trouvé juste pour cette scène. J'ai travaillé par la suite
ces souvenirs pour les préciser. Je me sers pour cela de l'exercice
de la chaise que j'ai appris de Carlos Gandolfo ( 1 ) je le
décris plus bas. C'est un exercice que Lee Strasberg
pratiquait beaucoup avec ses comédiens. Pour moi bien que je
conteste quelques choses de Strasberg par rapport à la m.é. et
comment elle marche ou du moins de comment je l'utilise, cet
exercice est excellent. Disons qu'il s'approche des exercices
d'Ouspensky lire l'article
« une expérience vitale ».
A la répétition suivante je n'allais pas chercher
ces souvenirs provoqués la veille pour faire la scène, je les
laissais venir. S'ils venaient cela voulait dire que je les avais
déjà incorporés. Si non je continuais à préciser mes actions. Mon
point de concentration était Marie et mes actions.
Il faut dire que le processus créatif est
toujours négatif. Il y a beaucoup de « non » avant de se dire «
oui, ça c'est cohérent, c'est ça le personnage! », « ça
marche ! », le sens de la vérité me le dit. Alors il ne faudrait
pas désespérer. Mais parfois c'est inévitable.
Mon sens de la vérité se nourrit soi-même quand
je sens que je me laisse atteindre par l'autre et mes actions sont
cohérentes avec les besoins ou objectifs du personnage, aussi
folles qu'elles puissent l'être. Elles génèrent alors des nouvelles
idées, de l'enthousiasme, du plaisir, une compréhension plus
approfondie de la relation avec l'autre. Le sens de la vérité est
une, je dirais sensation physique c'est dans le corps et la voix.
C'est « quelque chose » de petit et fragile. Je dédie
beaucoup d'énergie à cultiver le sens de la vérité dans mes élèves.
Le sens de la vérité n'a pas un rapport direct avec les émotions
mais avec la cohérence de nos actions, avec la logique de
l'action.
C'est comme ça que j'avance dans mon processus.
Si mes choix ne donnent rien ou c'est incohérent j'abandonne. Le
metteur en scène est là aussi pour m'aider.
Ma dificulté avec la m.é. c'est que le souvenir
générateur de l'émotion s'épuise et il faut chercher un autre. Non
dans le cas du cinéma où les périodes de jeu sont plus courts. Au
cinéma le processus de préparation d'un personnage est aussi
laborieux qu'au théâtre mais le processus de tournage est très
rapide. Une autre difficulté c'est qu'elle ne marche pas pour moi
dans toutes les situations du personnage. Elle marche quand le
personnage se trouve dans une situation intime, seul ou en présence
des autres.
Dans l'ensemble de l'expérience évoqué par la
m.é., couleurs, voix, bruits, odeurs, lumière, etc ... le détail
concret qui déclenche l'émotion est imprévisible alors il nous
surprend. C'est pour ça qu'il faut être très minutieux. Cela peut
être le bruit d'une guêpe dans un ensoleillé après-midi d'été qui
vient vous embêter après avoir fait l'amour et qui vous agace ou le
petit rayon de soleil qui vous tape directement dans l'œil.
C'est pour ça qu'il faut être très pointilleux dans l'évocation. Ne
pas épargner aucun détail.
J'utilise cet exercice pour comprendre le monde
émotionnel d'un personnage en remémorant un épisode de ma vie
analogue à celui du personnage.
1. Cet un exercice de prise de conscience de mon
état personnel. Se fait sur une chaise pas trop confortable mais
sans exagérer. D'abord je fais un repérage de mes tensions
physiques et/ou psychologiques très minutieux (certaines tensions
physiques je les connais bien mais je suis toujours bienveillant
sur elles. D'autres d'ordre psychologique aussi, par exemple
ressasser, tourner en rond dans ma tête et me couper du monde, me
donner des ordres, me critiquer. Cela rentre dans le chapitre de
mes habitudes).
J'explore chaque partie de mon corps avec le sens
de la perception de moi même. Ma respiration. Mes tensions, grandes
ou petites. Je pense que les muscles tendus et ma tête se
remplissent d'oxygène et je décontracte la tension. Il est
indispensable de ne pas lutter contre la tension mais l'observer,
sa taille, son intensité, quel état émotionnel elle me provoque,
comment elle influence ma respiration, ma mémoire. J'essaie de
trouver une relation entre les différentes parties de mon corps et
ma mémoire. Le processus engagé dans cette mise en relation
commence par le corps. Le corps est mémoire. Je suis attentif aussi
à ce qui passe par ma tête. Le flux continuel de souvenirs, images,
projections, pensés automatiques.... Notre tête le plus souvent est
en conflit entre le passé et le futur. Entre ce que je viens de
faire et ce que j'ai à faire. Alors il faut l'entrainer pour
qu'elle vive dans le présent.
En faisant cet exercice je m'affine comme un
instrument de musique. A la fin je suis très sensible. Je me rends
compte que tout ce qui m'entoure et comment je suis influencé par
l'extérieur. Par fois pratiquant l'exercice je peux ressentir
une tristesse énorme qui vient du fin fond de mon existence dans
cette planète. Par fois elle vienne de plus loin peut être de la
préhistoire et des larmes coulent, ou ressentir de la colère et des
larmes coulent, ou bien de la joie et des larmes coulent aussi. Je
me dis alors que les larmes sont très versatiles. Je me rends
compte de comment peu à peu je me transforme. Il ne faut pas
sacraliser ces exercices mais non plus les banaliser.
Ensuite je fais un travail sensoriel. Je commence
à toucher ce qui se trouve à la portée de ma main, j'explore
ensuite j'écoute tous les bruits de mon environnement et
ainsi de suite avec les autres sens. Il est important de savoir
quelle qualité doit posséder ce travail : je mets ma mémoire
de côté et j'exerce mes sens, comme si c'était pour la première
fois, toucher, sentir, écouter etc.... Par exemple je suis attentif
à tous les bruits, à son intensité, à son rythme, au timbre, à la
cadence et à ce qu'ils me provoquent. Et comme ça avec le reste des
sens sauf la vue. Sens jugé trop analytique.
La troisième partie de cet exercice consiste à
repérer nos habitudes corporelles et les relations qui peuvent
exister entre certaines parties de notre corps tendues, et essayer
de les casser. Cette troisième partie consiste à dissocier par le
mouvement les différentes parties de notre corps. Il faut aussi
savoir quelle qualité doit posséder le mouvement. Il faut qu'il ne
soit pas mécanique mais conscient, pas répétitif, il faut aller
chercher la limite de chaque mouvement. La limite spatiale ou la
limite de la vitesse ou de la lenteur ou de ce qu'il nous rappelle
ou de comment il nous fait sentir (ridicules, obscènes, moches,
beaux, stressés...). En même temps il faut repérer des tensions qui
s'installent ailleurs et qui n'ont rien à voir avec le mouvement
que nous faisons. Par exemple je peux être en train de bouger les
lèvres et mes orteils droits sont tendus alors je décontracte les
orteils. Au début c'est très difficile de maintenir
l'attention. C'est pourquoi il faut un guide. Cet exercice me
met dans un état d'imprévisibilité. Pour comprendre la puissance de
cet exercice il faut le pratiquer.
JAVIER CRUZ
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